29/5/2026

Thérapies non médicamenteuses : 7 approches par le jeu pour EHPAD, IME et accompagnement à domicile

Musicothérapie, Snoezelen, ludothérapie, stimulation cognitive : 7 thérapies non médicamenteuses fondées sur le jeu pour EHPAD, IME, MAS et domicile.

En 2009, la Haute Autorité de Santé recommandait pour la première fois de privilégier les approches non médicamenteuses dans la prise en charge des troubles du comportement liés à la maladie d'Alzheimer1. Quinze ans plus tard, ces approches ne sont plus une option : elles structurent les projets de soin en EHPAD, dans les unités spécialisées (UHR, PASA), dans les IME, les MAS et de plus en plus à domicile.

Parmi ces approches, le jeu occupe une place singulière. Loin d'être un loisir secondaire, il est devenu un outil clinique reconnu, porté par la musicothérapie, la stimulation cognitive, la ludothérapie, l'approche Snoezelen et plusieurs autres méthodes structurées. Cet article présente 7 approches non médicamenteuses par le jeu qui ont aujourd'hui une assise scientifique ou clinique, leurs indications, et la façon de les intégrer concrètement à un projet d'accompagnement.

Pourquoi le jeu reste essentiel à tout âge

Le psychanalyste Donald W. Winnicott, dans son ouvrage de référence Jeu et réalité (1971)2, défendait une idée qui structure encore aujourd'hui la pratique thérapeutique : « C'est en jouant, et seulement en jouant, que l'individu, enfant ou adulte, est capable d'être créatif et d'utiliser sa personnalité tout entière ». Le jeu n'est pas l'apanage de l'enfance. Il est un espace transitionnel, un lieu où la personne — quel que soit son âge ou son état cognitif — peut continuer à exister comme sujet.

Cette conception trouve une traduction très concrète dans l'accompagnement des personnes atteintes de troubles cognitifs majeurs. La mémoire procédurale, qui régit nos automatismes (jouer d'un instrument, manipuler des objets, danser), résiste largement à la maladie d'Alzheimer, contrairement à la mémoire épisodique. Une personne qui ne reconnaît plus le visage de son enfant peut encore enchaîner les pas d'une valse ou manipuler des cartes. Le jeu mobilise cette mémoire préservée, et avec elle, l'estime de soi.

Chez la personne autiste ou en situation de polyhandicap, le jeu remplit une autre fonction : il devient médiation. Lorsque le langage verbal est inaccessible ou douloureux, l'objet ludique offre un terrain partagé, sans exigence relationnelle frontale.

1Haute Autorité de Santé (HAS), Maladie d'Alzheimer et maladies apparentées : prise en charge des troubles du comportement perturbateurs, recommandations de bonne pratique, mai 2009. Mises à jour régulièrement depuis.
2Winnicott D.W., Jeu et réalité — L'espace potentiel, traduction française, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Inconscient », 1975 (édition originale 1971).

Ce que les neurosciences ont confirmé

Le cerveau adulte n'est pas figé. Les travaux d'Eleanor Maguire sur les chauffeurs de taxi londoniens3, puis ceux portés par l'équipe de Yakov Stern (Columbia University) sur le concept de réserve cognitive4, ont profondément modifié notre compréhension du vieillissement cérébral.

Trois mécanismes en particulier expliquent pourquoi le jeu produit des effets mesurables :

Mécanisme n°1

Plasticité cérébrale

Le cerveau crée et renforce des connexions neuronales tout au long de la vie, y compris après 80 ans, dès lors qu'il est sollicité par des tâches nouvelles.

Mécanisme n°2

Réserve cognitive

Une personne active intellectuellement et socialement résiste mieux et plus longtemps aux atteintes neurodégénératives.

Mécanisme n°3

Cognition incarnée

Le cerveau apprend mieux quand le corps, les émotions et l'environnement sont sollicités simultanément.

3Maguire E.A. et al., Navigation-related structural change in the hippocampi of taxi drivers, Proceedings of the National Academy of Sciences, 2000.

4Stern Y., Cognitive reserve and Alzheimer disease, Alzheimer Disease & Associated Disorders, 2006. Voir également les travaux ultérieurs de Stern sur le sujet, notamment Cognitive reserve in ageing and Alzheimer's disease, The Lancet Neurology, 2012.

Les 5 bienfaits cliniques documentés du jeu en accompagnement médico-social

La littérature scientifique des quinze dernières années — notamment les revues Cochrane sur les approches non pharmacologiques dans la démence — converge autour de cinq effets cliniques principaux5.

1. Bénéfices cognitifs. Maintien des fonctions exécutives, ralentissement du déclin attentionnel, sollicitation des mémoires épargnées. L'effet est modeste mais réel, particulièrement en stade léger à modéré.

2. Bénéfices émotionnels. Réduction des symptômes dépressifs et anxieux, amélioration de la régulation émotionnelle. Effet documenté chez la personne âgée comme chez l'enfant TSA.

3. Bénéfices sociaux. Le jeu collectif restaure du lien là où la maladie isole. En EHPAD, c'est souvent l'unique cadre où des résidents très avancés interagissent encore avec leurs pairs.

4. Bénéfices moteurs. Préhension fine, coordination, équilibre. La dimension ludique permet de prolonger des séances qui, en kinésithérapie classique, seraient écourtées.

5. Réduction des troubles du comportement. C'est l'effet le mieux documenté : agitation, déambulation, opposition aux soins, anxiété vespérale diminuent significativement lorsque la journée est rythmée par des activités structurées par le jeu.

5Livingston G. et al., Dementia prevention, intervention, and care: 2020 report of the Lancet Commission, The Lancet, 2020. Synthèse de référence sur les approches non pharmacologiques dans la démence.

7 approches non médicamenteuses qui s'appuient sur le jeu

1. La musicothérapie

La musicothérapie distingue deux pratiques. La musicothérapie active invite la personne à produire de la musique — chanter, frapper, manipuler des instruments adaptés. La musicothérapie réceptive la place en position d'écoute, dans un cadre construit (sélection musicale, ambiance, échanges après l'écoute).

Une méta-analyse Cochrane portant sur la musicothérapie dans la démence6 a mis en évidence des effets significatifs sur les symptômes dépressifs et anxieux, et un effet plus modeste sur la cognition. Les bénéfices sur la communication non verbale sont régulièrement rapportés en pratique clinique.

La musicothérapie active fonctionne particulièrement bien lorsque l'outil utilisé n'exige aucune compétence musicale préalable. C'est le principe du Maestro, jeu de musique combinatoire active qui permet à n'importe quelle personne, enfant, résident désorienté, adulte handicapé, de créer une mélodie cohérente sans connaissance musicale. Pour la musicothérapie réceptive, un outil comme l'Inmu, coussin sensoriel dont la musique évolue avec les mouvements de la personne, offre un cadre adapté aux résidents en stade avancé ou aux personnes hypersensibles aux stimulations sonores classiques.

Le Maestro en EHPAD
6Van der Steen J.T. et al., Music-based therapeutic interventions for people with dementia, Cochrane Database of Systematic Reviews, mise à jour 2018.

2. La stimulation cognitive interactive

Distincte de la rééducation neuropsychologique (qui relève de l'orthophoniste ou du neuropsychologue), la stimulation cognitive en EHPAD ou en accueil de jour vise à entretenir les fonctions cognitives par des exercices ludiques structurés : reconnaissance d'images, association, mémorisation à court terme, raisonnement logique.

Les outils traditionnels — fiches papier, jeux de société adaptés — ont fait leurs preuves mais souffrent d'une limite majeure : ils mobilisent un soignant en permanence et n'engagent que les résidents les moins atteints. Les dispositifs interactifs récents, qui projettent des jeux animés sur une table autour de laquelle les résidents se réunissent, ont permis de toucher un public que les supports classiques ne mobilisaient plus : les personnes en stade modéré à sévère, qui réagissent encore très bien à la lumière, au mouvement et au son. C'est l'usage thérapeutique de la Tovertafel, présente aujourd'hui dans plus de 2 500 établissements en France.

La Tovertafel FAM

3. La ludothérapie

La ludothérapie utilise le jeu comme médiation thérapeutique structurée. Elle s'est développée d'abord en pédopsychiatrie, dans la lignée des travaux de Winnicott, avant d'investir d'autres champs : addictologie, gérontologie, accompagnement du handicap.

Concrètement, le ludothérapeute construit un cadre où le jeu sert d'espace tiers entre lui et la personne accompagnée. Il ne s'agit pas d'animer une partie, mais d'observer ce qui se joue (au sens fort) dans le jeu : refus, prise de risque, créativité, agression contenue, plaisir.

En EHPAD et en IME, la ludothérapie reste minoritaire faute de professionnels formés, mais ses principes inspirent largement les pratiques d'animation thérapeutique.

4. La thérapie par la réminiscence

Théorisée par le psychiatre Robert Butler en 19637, la thérapie par la réminiscence sollicite les souvenirs anciens, généralement épargnés par la maladie d'Alzheimer, comme support d'identité et d'échange. Photographies d'époque, chansons des années 1950-60, objets familiers (boîte à couture, ardoise d'écolier, transistor) déclenchent des souvenirs que la personne croyait perdus.

L'efficacité de la réminiscence sur l'humeur, l'estime de soi et la communication a été établie par plusieurs revues systématiques. Son intérêt particulier tient à sa simplicité de mise en œuvre : un soignant formé, un bon support, un petit groupe.

7Butler R.N., The life review: an interpretation of reminiscence in the aged, Psychiatry, 1963.

5. L'approche multisensorielle (Snoezelen)

Développée à la fin des années 1970 par Ad Verheul et Jan Hulsegge au Hartenberg Institute aux Pays-Bas8, l'approche Snoezelen, contraction des verbes néerlandais snuffelen (sentir, explorer) et doezelen (somnoler), propose un espace multisensoriel dédié, généralement une salle équipée de colonnes à bulles, fibres optiques, projections lumineuses, musique douce et matières tactiles variées.

L'objectif n'est pas la stimulation, mais le bien-être : offrir un environnement qui apaise les personnes en situation de polyhandicap, les enfants TSA en crise, ou les personnes âgées agitées en fin de journée. La salle Snoezelen est aujourd'hui présente dans une part croissante d'EHPAD, d'IME et de MAS.

L'investissement dans une salle dédiée reste lourd. C'est pourquoi se développent des outils sensoriels mobiles, qui prolongent la philosophie Snoezelen sans en exiger l'infrastructure : musique évolutive, vibrations douces, sollicitations tactiles. L'Inmu s'inscrit dans cette logique — il est utilisé indifféremment dans des salles Snoezelen aménagées et dans des établissements qui n'en disposent pas, comme outil de médiation individuelle au pied du lit ou en salle commune.

9Hulsegge J. & Verheul A., Snoezelen: another world, Rompa, 1987. Présentation historique : L'approche Snoezelen, repères et fondateurs, dossier de l'Association Petrarque.

6. L'art-thérapie

L'art-thérapie utilise la création artistique (dessin, peinture, collage, modelage, écriture) comme médiation. Ce n'est pas un atelier créatif animé par un éducateur — c'est un cadre thérapeutique conduit par un art-thérapeute formé, qui s'appuie sur le processus créatif plus que sur le résultat.

Ses effets, documentés dans plusieurs revues cliniques10, portent surtout sur l'expression émotionnelle, l'estime de soi et la communication non verbale. Elle est particulièrement indiquée pour les personnes autistes adultes, les personnes en souffrance psychique, et certains profils en accompagnement gérontologique.

9Livingston G. et al., Dementia prevention, intervention, and care: 2020 report of the Lancet Commission, The Lancet, 2020. Synthèse de référence sur les approches non pharmacologiques dans la démence.

7. La médiation animale

La médiation animale (chien, cheval, et plus rarement chat ou animaux de basse-cour) fait partie des approches non médicamenteuses validées par la HAS dans la prise en charge de la maladie d'Alzheimer. Les effets documentés portent sur la réduction de l'agitation, l'amélioration de l'humeur et la stimulation tactile.

Sa mise en œuvre exige toutefois un encadrement strict (vétérinaire, hygiène, formation de l'intervenant) et n'est pas adaptée à tous les profils (allergies, phobies, refus). Pour les établissements qui ne peuvent pas accueillir d'animaux, des dispositifs sensoriels imitant la présence vivante, chaleur, vibration, son, offrent une alternative partielle.

Adapter ces approches par public et par lieu

En EHPAD, la combinaison la plus efficace associe généralement un dispositif collectif (Tovertafel ou équivalent) en salle d'animation pour les résidents les plus mobiles, et un outil individuel (Inmu, support de réminiscence) en chambre ou en PASA pour les résidents plus avancés ou les périodes de retrait.

En unité protégée Alzheimer (UVP, UHR), l'apaisement prime sur la stimulation. La musicothérapie réceptive, la médiation sensorielle et la validation sont les approches les plus pertinentes. Les dispositifs interactifs y trouvent leur place en séances courtes et encadrées.

En IME, MAS et FAM, la stimulation cognitive interactive, la médiation par la communication alternative (pictogrammes, supports musicaux) et la musicothérapie active sont particulièrement adaptées. Le Maestro est ainsi utilisé en IME comme outil d'éveil musical accessible à des enfants sans aucune compétence préalable.

En accueil de jour et à domicile, des outils portables (Inmu, supports de réminiscence personnalisés) permettent de prolonger les bénéfices au-delà du temps institutionnel. Les aidants familiaux peuvent s'en saisir avec une formation très brève.

Comment intégrer ces approches au projet d'établissement

Trois leviers organisationnels conditionnent la réussite.

La planification. Un programme d'approches non médicamenteuses doit être inscrit au projet de soin (PMS en EHPAD, projet d'établissement en IME/MAS), avec un rythme défini par résident ou par groupe. Une séance hebdomadaire reste largement insuffisante : les méta-analyses suggèrent qu'il faut au minimum 2 à 3 séances par semaine pour observer des effets.

La formation. Plusieurs Diplômes Universitaires existent en France : DU « Approches non médicamenteuses de la maladie d'Alzheimer » à Nice, DU Musicothérapie à Montpellier, Bordeaux, Nantes ou Paris, DU Art-thérapie à Tours, DU Snoezelen à Pétrarque et plusieurs autres lieux. La formation initiale ASG (Assistant de Soin en Gérontologie) intègre désormais les principales approches non médicamenteuses.

Le financement. Plusieurs voies coexistent : crédits courants de l'établissement, financement CNSA via les sections tarifaires, subventions ARS (notamment pour les UHR et PASA), fondations (Fondation Médéric Alzheimer, Fondation de France), et legs / fonds dédiés.

L'évaluation des effets, enfin, ne doit pas reposer uniquement sur le ressenti des équipes : l'inventaire neuropsychiatrique (NPI-ES), des grilles d'observation du comportement et l'évaluation de la qualité de vie (échelle QoL-AD) permettent de mesurer objectivement l'impact des dispositifs mis en place.

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